Proses poétiques à partir de haïku classiques :
Proses poétiques à partir de haïku contemporains :
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Orphée
(in Visages et métamorphoses d’Orphée, Actes Sud)
Ton nom en dit déjà long sur qui tu es. Dans le langage des oiseaux, tu serais la lumière de l’or et la magie subtile de la fée…
Homère et Hésiode narrent à demi-ton dans leurs récits l’énigme de la Toison d’or à laquelle s’agrège ton image. De Jason le compagnon d’armes ou de lyre, devrait-on dire, tu sus déjà sous le soleil de la mer ionienne et de la mer Egée faire vibrer la corde de ton Art.
Les rochers des Symplégades* reculèrent au son de ta voix, et la mélopée tentatrice du chant des Sirènes se brisa sur les cordes de ta lyre… Tu sauvas les marins d’un funeste destin et permit à Jason de vaincre le monstre chtonien qui gardait la Toison. Oui, c’est sous l’effluve de ton chant que le héros se surpassa…
Et loin de tout repère temporel, ton nom s’élève dans les nues dès lors que la musique protège le monde de son insigne ignorance… Orphée « le ténébreux », Orphée « le lumineux », quel mystère accole à ton aura une couronne d’épines et de fleurs ? Dans l’imaginaire de l’Artiste qui crée le monde quand il le rêve, tu es un être double : sur ton front se condensent la lumière d’Apollon et la sombre démesure de Dionysos.
L’Orphée solitaire nourri du son cosmique devient l’Orphée des passions et des affres humaines. Sur la pointe de ton art se nouent l’incomparable beauté et la vertigineuse plongée dans les abîmes. Et si se rallient à toi les rochers, les arbres et les tigres, l’éternel Féminin n’en demeure pas moins proche. Ta musique est un charme, un onguent, un sortilège peut-être… Sur tes traits se lit le reflet d’une onde insondable. Qui es-tu ?
N’est-ce point l’Innocence qui te porte et transfigure ton sourire et ta voix ? Car enfin, plus qu’un dieu ou demi-dieu, n’es-tu pas épiphanie d’une Image qui se dissout si tôt créée, et laisse dans son sillon un son ineffable ? C’est ta présence qui fait vibrer le caillou, la plante, l’animal et l’Homme dans la perfection de sa forme. Ta Geste ne s’apparente guère à l’habileté du démiurge. Tu es la musique de la Terre avec ses accents primitifs parce qu’en toi rayonne l’harmonie céleste. Orphée le double, Orphée l’indéfini…
Et si l’éternelle Eurydice subit la morsure du serpent, est-ce le fait de ta négligence ou prétexte à la transcendance ? Es-tu la cause de l’appétence d’un berger ou es-tu tout entier voué à la Musique des sphères ?
Qui a affronté les dangers aux côtés des Argonautes ne craint guère Cerbère, Pluton et Proserpine ! Et dans ton cortège de folle joie, dans ton cortège sylvestre et solaire, tu descends visiter l’Ombre confiant, parce que tu aimes la musique à travers l’aimée ; tu affrontes le gardien des Enfers et le couple infernal des Ténèbres avec un cœur magnanime, parce que tu habites la douceur inaliénable de la musique…
Si tu te retournes sur l’éternelle amante, ce n’est point par impatience, perversion ou faiblesse d’esprit. Non ! Tu fais volte face parce qu’Eurydice est devant toi, parce qu’Eurydice est devenue en toi musique… Et l’égérie d’une respiration ne saurait survivre à cette mort prématurée du corps. C’est dans les veines et le sang de tes accords qu’elle devient immortelle ! Et c’est l’Harmonie, la Mélodie, le Rythme universels qui, dans les traits impassibles du sacrifice annoncent ta propre mort pour que vive la musique.
Et tu poursuis égal ta route étoilée sous la menace des Ménades… Que valent tes membres et ton sang sous la colère aveugle et les dents acérées de la Furie avide de bruit ? Tu le sais ! Ta tête décapitée et ta lyre sur le fleuve sont l’essence de ton chant. Et dans l’offrande consentie, ta lumière se fait chair et ton souffle substance. Tu es le son pur, et on ne saurait déchiqueter la Musique éternelle.
C’est ce que tu nous murmures, Orphée, par-delà le temps et l’espace.
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La lune couchée
Il ne reste que la table
Et ses quatre coins !
Bashô
Dans un processus de Pensée paradoxale qui est un indice d’équilibre entre le ratio et la pensée magique, et en se laissant toucher par une forme d’indicible auquel convie ce haïku en rêverie d’anima, la beauté de ce tercet se diffuse sous le charme d’un reflet qui dévoile l’objet sans le montrer…
Cette qualité de sentiment inhérente au mystère du reflet se pressent plus qu’elle n’apparaît réellement. En l’absence de ce réflecteur, la lune, les choses semblent atomisées : c’est en effet en les disant sous l’angle d’une situation ordinaire que nous cheminons vers la cause de ce qui est.
En cette absence de réflexion lunaire, la table et ses arêtes exacerbent les contours. Le mobilier est-il le reflet de quelqu’autre matière, et la lune, le reflet de telle autre ?
Avant son éclipse, on imagine aisément la lune rayonnante : sous son effluve, les formes se fondent l’une l’autre et semblent animées d’une intention diaphane unique… La lune figure-t-elle le reflet de la Conscience dont la seule cause est la liberté d’être ce qu’elle est – un réflecteur ? La perception du Poète est-elle cause formelle exempte d’antériorité ?
Si la forme des choses se lit comme pur reflet de la Conscience, « la lune couchée » est une forme qui se déplace d’une substance à une autre…
Chez Bashô, elle n’est donc pas un objet distinct de son reflet, mais le miroir où n’existe que le reflet sans objet réfléchi… Dès lors, que reste-t-il une fois l’astre devenu invisible ? Un miroir libre de tout reflet qui diffracte la réalité sous l’effet d’un prisme toujours inattendu…
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Sur une branche morte
un corbeau s’est posé –
crépuscule d’automne
Bashô
Ce haïku, classique du genre, évoque l’état d’esprit des hymnes à la Nuit de Novalis : la Nuit, ici, renvoie au substratum de la Matière vivante ; elle est source d’une sourde musicalité, et les images révèlent un sens mystérieux et limpide.
C’est dans la nuit profonde que sourd la lumière du crépuscule à l’aube ; c’est dans les replis de la nuit que couve secrètement l’éclosion du jour. La superposition de valeurs chromatiques sombres avec la branche morte et
la couleur du corbeau ne suscitent nullement l’angoisse ou la méfiance. La scène nous convie à la lenteur, à une réduction de l’agitation, à un repos possible. On pressent dans les deux premiers vers l’avènement du soir salvateur. L’oiseau, gardien de la forêt et passeur d’âme dans les contes de fée, se pose naturellement sur une branche et répond à l’ordre des choses. Cette branche morte est suffisamment vivace pour recevoir le poids du
carnassier ailé. Mort et renaissance se confondent l’une l’autre : le bruissement de la vie bat comme un coeur silencieux. Et à la pointe de cette symphonie réglée et orchestrée par le silence obscur, c’est la lumière d’automne qui émane et en-deçà, le Silence intérieur.
« La vraie lumière comme telle » de Bashô rayonne et ruissèle. Et c’est le jeu des antagonismes entre lumière et ombre, murmures imperceptibles et silences pressentis qui est maître d’oeuvre.
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Ivre je m’endors
Au milieu des œillets en fleurs
Sur une pierre
Bashô
La beauté abrupte d’un haïku se révèle d’elle-même : elle est semblable à l’éclosion d’un bouton de fleur.
Tient-il de notre faculté de faire éclore le bouton ?
Peut-on imaginer le frapper, le triturer, le secouer, l’ouvrir pour qu’apparaissent couleur et parfum ? Nos mains déchireraient les pétales et nous les foulerions aux pieds dans la poussière…
Chez Bashô, l’ivresse est le gage d’une narcose naturelle. On doute fort qu’il se soit saoulé au saké ou qu’il ait ingéré quelque plante hallucinogène. Non ! L’ivresse est ici l’acmé d’un sentiment de joie et de plénitude ; elle est la volupté même d’une âme qui savoure les délices de la création. Cette ivresse est le fruit d’une vision directe : elle montre que pierre, fleur et Homme procèdent d’une unique Matière et d’une seule Essence. Elle est ce vertige qui tournoie au centre immobile du mouvement.
L’ubiquité de son regard répond à une équanimité du cœur. Cette attitude intérieure dépasse le simple jeu des perceptions, fussent-elles aiguisées.
Par le souffle du mystère, le bouton de fleur se déploie et sa fragrance trahit un secret. Le « sommeil » de pierre de Bashô le déchiffre…
L’attention aigüe du haïjin renvoie à la grandeur d’une noble austérité. Les oeillets odoriférants stimulent ses sens et nourrissent son cœur au point que sa tête s’abandonne : le Désir de l’Homme devient ce point de rencontre entre les êtres où seule affleure la sève. Le poète regarde un aspect du monde et ce monde lui livre sa substance-mère …
Dans un infime périmètre, le végétal et le minéral dévoilent leurs saisissants contrastes, et l’esprit en alerte se vit fleur parmi les fleurs.
Le somme de Bashô s’apparente à celui de cette Conscience en possession d’elle-même, distante de l’état de veille, de rêve et de sommeil… Cette sieste est comme la danse de l’abeille qui s’enivre dans la fleur-sabot de sauge, en hommage au soleil.
Bashô est un poète qui pose sa vêture au pied de la Nature. Il chemine nu sur l’étai du monde et fait d’un chaos un cosmos.
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Météo marine :
Un goéland pond en l’air
La rose des vents.
Roland HALBERT
Certains haïku renvoient au mystère de la géologie. En Corée par exemple, il est une pierre sombre qui ressemble à une mandorle. En coupe transversale, sa forme en amande renferme un noyau, un cœur noir couleur basalte enserré d’une gangue un peu plus claire. Ce joyau minéral enseigne qu’au centre caché des choses se révèle une structure indivise et une Forme fondatrice…
S’il nous est permis de glisser du sens du caillou au Poème, ce haïku, a fortiori le premier vers, semble assez commun de par le choix des mots. Le premier vers est comme la pierre d’un chemin devant laquelle on passe sans prêter attention : quoi de plud banal que ce mot « météo », fût-il qualifié de marin ?
Or dès le deuxième vers, la symbolique de l’aile et du vol augurent déjà un retournement. Le goéland sécrète en toute innocence le secret de la mer et des airs : son vol contient tous les possibles. Le bateleur incarne l’étoile aux multiples directions qui couvrent les aires du vent sur le cadran de la boussole…
Nulle déjection intempestive ! Nul cri nasal ou rauque sous les ailes ouvertes aux espaces du vent ! Nous voguons là dans l’épiphanie de la plume ou dans le grand rêve éveillé de la Nature : la loi des émanations préside le mystère du vivant. La météo et la prévison du temps deviennent ce pour quoi est créé l’oiseau des mers : montrer que l’aile, le vent et l’espace ne font qu’un.
L’Oiseau se fait le chantre de la liberté parce qu’il devient le point central de la rose des vents. La seule présence de son vol est Connaissance de l’espace. Comme le cœur noir de la pierre, il est le centre de l’étoile, de ses rayons et de sa pulsation. Il se joue des aléas du ciel parce qu’il en dirige les replis ; il joue avec les courants atmosphériques parce qu’il en est le maître.
Le tercet tient sa force de cohésion dans la combinaison singulière des images. L’article défini du troisième vers en est presque la pierre d’angle : le vol erratique et ordonné, le vol cadencé et imprévisible du goéland contient en puissance les 360° de l’espace et des vents. Et ce n’est pas une rose des vents qui désigne les choses. Non ! C’est LA rose des vents…
C’est aux fils d’une exigeante simplicité qu’est tissée la beauté du haïku : sous le grain des apparences germe une promesse de sens ; dans le corps des phénomènes jaillit la prouesse d’une essence.
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Bord de mer –
un pêcheur bourre sa pipe
d’orage
Hélène DUC
Ce senryû est à la fois drôle, ironique, voire au seuil de la galéjade… Il est surtout poétique - ce qui est peu commun dans les senryû contemporains !
S’impose presqu’à l’imaginaire une toile de Chagall ou de De Chirico… Apparaît davantage encore une Image forte et fulgurante.
En terme d’éléments, l’Eau et le Feu prédominent. Ces deux modalités vibratoires de la Matière accueillent incidemment un prédateur de la mer dont un petit attribut, la pipe, est le creuset du ciel…
Cette petite virgule de la Nature qu’est le pêcheur en bord de mer devient le point d’orgue d’un vaste horizon ! Il apparaît comme un épiphénomène entre ciel et mer… Et sa pipe, extension fortuite de son impersonnalité, est le trait d’union entre un poisson invisible et la foudre prévisible.
Se diffracte ainsi d’un point de bord de mer l’immensité du ciel dont l’Homme-sans-qualités est le catalyseur.
Illusion d’optique ? Mystification ? Certes non ! Le pêcheur à la pipe est à sa place sous le ciel. La condensation marine est cause de la formation des nuages comme la pipe l’est de la fumée…
Et qu’en est-il du jeu croisé du feu du ciel et de la pipe ? Il sont d’une même substance à l’instar d’un rêve où le rêveur qui sait qu’il rêve voit d’un seul œil la mer, l’orage, le pêcheur et la pipe… et n’en a cure.
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Mausolée du roi –
au repos dans l’herbe
deux vaches brunes
Hélène Bouchard
L’étrangeté est le caractère de ce qui est étrange nous dit le Littré. Est étrange ce qui est hors des conditions, des apparences, et contraire à l’usage.
Nous trouvons là les premiers rudiments de base de ce haïku tant il est vrai que le non-dit et son haut pouvoir suggestif sous-tendent les superpositions d’images inattendues et pourtant cohérentes, les glissements de sens, et les ouvertures d’espaces intérieurs où rivalisent le réel et le rêve, le précis et le flou.
Le haïku nous baigne d’entrée de jeu dans une atmosphère où le Temps est suspendu au fil d’un infini, où nos repères d’animal social sont chahutés. Avec une mutine élégance, ne montre-t-il pas la vanité du monde ? La corrélation entre la somptuosité du tombeau mortuaire – le mausolée – et l’herbe ? L’interaction entre l’âme du roi et la paisible présence des vaches ? Au reste, seraient-elles sacrées – cette scène se passe peut-être en Inde – et soupèseraient-elles la mémoire du roi telles des passeuses d’âmes ?...
La gravité et l’ironie cheminent main dans la main, et révèlent que la magnificence sise dans l’herbe trouve sa destinée sur les bêtes à cornes ! La mort suspendue aux dentelles de pierre du mausolée semble sublimée par le jeu incessant des laitières au repos…
La vie coule sereine. La brume de chaleur émerge feutrée, et innerve la terre d’une volupté friable. Rien ne paraît important, tout est nécessaire ! La réalité pastorale d’un instant se délecte du faste de l’Histoire. Et cette tension d’images et de sens s’ouvre sur l’évidence du Temps ralenti qui se confond à un presque rien, à une unité d’espace. En ce point rayonne la beauté.
Cela sans compter avec le rythme intentionnellement monotone, 5/5/4 qui, en la circonstance, devient paradoxalement vivant ! Enfin, le haïku résonne sous l’effluve sonore d’assonances en « o », « eu » et « a » qui le nimbe d’une aura de mystère, où les mots s’effacent devant le sens, et le sens, devant le murmure d’un souffle.
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neige sur le pont ~
mes pas dans les pas
d’un inconnu
Éric Hellal
Beau, cristallin, homogène comme un flocon de neige.
Il est des haïkus d’une discrétion éloquente. Non parce qu’il y a surimposition du principe de
discrétion, lequel deviendrait bruyant voire assourdissant, mais parce que le thème du haïku et
la dimension poétique qui lui est inhérente suggèrent le ton approprié. Le poète se glisse ainsi
dans les sillons d’une Image suspendue à sa propre substance qui attendait l’acuité d’un
regard pour éclore…
Le premier vers est déjà l’indice d’un monde riche de silence. Non cette absence de bruit qui
contient en germe un chaos psychique et sonore, mais le silence cause et effet d’un espace
ouvert. Le pont stimule dans l’arrière-plan de notre crâne une notion d’horizontalité et de
verticalité… La première reliant deux rives l’une l’autre ; la seconde modifiant notre vision
entre ciel et terre. La neige habille ce pont et le rend plus tangible et improbable qu’il n’est en
réalité ; la neige se transforme en arche blanche, unité tendue sur un monde pluriel…
L’ellipse de tout verbe et pronom personnel renforcée par l’absence d’article devant neige
induit, comme si de rien n’était, une marche auto-générée. « Mes pas dans les pas/ d’un
inconnu » rythme la cadence d’un seul élan : la vie en surabondance d’elle-même. Le silence
est contemplation en mouvement. Soeur de ce dernier, la solitude est sollicitude et se fond
dans les traces d’un inconnu sans nom… Solitude consentie et partagée. Solitude individuelle
et universelle… Pont de tous les possibles.
L’adjectif possessif est paradoxalement le gage d’une non-possession : quoi de plus
impersonnels que ces pas animés de conscience ? Quoi de plus juste que l’intention de ne
laisser derrière soi nulle autre empreinte que le vide ? Il émane de cette atmosphère une
conscience intersubjective.
Ce ne sont pas deux protagonistes qui se singularisent mais bien
une identité de pas humains confondus en quelque chose de plus vaste qu’eux…
Dans l’apparent dépouillement de ton et de combinaison d’images émergent plusieurs
thèmes paradoxaux : outre les saisons (l’hiver), la déréliction ou la solitude, l’infini et le
déterminé, l’intime et l’immensité. Les éléments terrestres – le pont – et le cosmos – la neige
– se répondent au travers de cette présence subtile et toutefois prégnante, l’Homme. Il est des
espaces ouverts, ternaires et circulaires synonymes de temps aboli…
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Fermant les yeux
Je cueille son parfum mauve
– l’iris de Suze –
Nicole Gremion
Ce tercet est d’une beauté immédiate, de cette beauté qui laisse une trace et non une preuve…
Une cellule odoriférante subtilise tout un monde ! Cellule invisible qui baisse les paupières pour se faire connaître ; fragrance fugitive qui ouvre dans l’intime de l’être l’intime de sa chair.
Sur le velours d’une fleur palpite une narine ; dans la fraîcheur de l’expérience se croisent couleurs, odeurs et sons : entend-t-on le froissement d’un pétale dans la senteur en suspension ? Et dans la fragrance dérobée qui s’offre en couleur, se révèle-t-il un son ?
Sans être défloré, le cœur de l’iris et ses grandes fleurs mauves livrent leur volupté ; dans un souffle imperceptible, une saveur olfactive exhale son innocence.
Cet instant fugace est une fête des sens dont l’évanescence est point d’éternité… Au fond, c’est une couleur qui est cueillie dans la lumière d’un parfum !
Et les paupières closes sur l’iris révèlent à l’œil intérieur ivresse et suavité… Les sens se répondent dans le silence. Avant tout entendement la fleur nous enivre.
Jusqu’au troisième vers, nous sommes aux aguets : quelle est donc cette chose qui se cueille l’œil clos en ne se cueillant pas, sans nous dire son nom ?
En outre, ce haïku est musical. Les assonances sont délicieuses et résonnent là, dans le jardin de la délectation et du recueillement.
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Un galet
La terre et la mer
Dans la poche
Elise Pagès-Feuillade
Il est des haïku ou des senryû dont la polysémie est un condensé de sens. S’il fallait les personnifier ou les « métaphoriser », ils s’apparenteraient à une mappemonde : un globe ouvert sur toutes les directions convergeant vers un seul point ; une rotondité parfaite où la dérive des continents répond à une seule force.
Celui-ci, à l’interface du haïku et du senryû renferme un abîme. Sa simplicité déconcerte ! Il a tout à la fois le lisse et le rugueux, le poli et le brut du galet.
Si l’on retire articles, préposition et adjectif possessif, il nous reste quatre noms dont les trois premiers, galet, terre et mer, renvoient à la substance minérale, océane, et à la vastitude. Le dernier, poche, est l’indice de la présence de l’Homme dans un ensemble – la poche étant elle-même l’infime part d’un habit. Ce mot est ici le gage de l’intime dans l’immensité.
La combinaison des images prend corps. L’alchimie du verbe est agissante.
On pense au « paletot idéal » et aux « poches trouées » de ma Bohème de Rimbaud. Et au-delà, ce senryû nous convie à un songe en éveil : son pouvoir d’évocation confine à l’invocation : ne célèbre-t-il pas dans la densité minérale l’intensité d’un cosmos ? Il est troublant qu’un indéfini galet concentre la terre et la mer. Il est vertigineux que les grains ténus d’un galet s’ouvrent sur un infini sans nom, dans le clair-obscur d’une poche…
Et « ma poche » au centre éperdu de cet indéfini localisé devient le point de ralliement. « Ma poche » devient le puits sans fond de ces lieux sans mesure.
C’est l’histoire de la Terre et de l’Homme qui chante dans ce tercet ; l’histoire d’un vaste espace qui rentre et sort de la couture d’une robe…
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Le cri des mouettes
Le bruit des vagues aussi
Et puis rien d’autre
Adrien Pelletier
Ce haïku est confondant de simplicité ! Il est un coup de sabre dans le ciel bleu ; il est un éclair qui précède de loin le tonnerre, et de loin l’annonce…
Il fait penser à la théologie négative occidentale du haut Moyen-Âge ou au neti neti de l’Advaïta Vedanta : le ni-ceci ni-cela désigne la dissolution de ce qui est contraire à la lumière de l’Esprit, à la lumière de la Nature… Ne sachant pas ce qu’est la Lumière, la conscience avisée sait au moins ce qu’Elle n’est pas, et biffe d’un revers de main l’illusoire. Dès lors, qu’advient-il ?
La simplicité du tercet tient dans « l’alchimie » homologique des images sonores suscitant des images visuelles. Contigüs, les deux adverbes « aussi… Et puis » renforcent la sensation d’immutabilité des vagues et des ailes vivement suggérée. En effet, les images semblent se générer d’elles-mêmes : ici, nulle habileté ou laborieuses constructions, nulle rouerie émotionnelle ou recherche d’effets ! La perplexité ou l’innocence éveillée d’un regard s’énonce : images sonores et visuelles se mêlent l’une l’autre comme si de rien n’était.
Les deux premiers vers se superposent et se fondent. Ils vont crescendo et se font l’écho du ciel et de la mer : il en émane une unité de sons et d’images. Chaque modulation est à sa place ; chaque inflexion enrichit la précédente tout en restant unique.
Les trois premiers vers indépendants les uns des autres sont en subtile interaction : le kireji se place sûrement après l’adverbe « aussi ». Or une respiration se fait entendre au terme de chacun d’eux. Et dans ce souffle concentré, dans cette suspension entre deux cris et deux vagues, c’est la plénitude indivise du ciel et de l’océan qui fait loi ; c’est l’indéchiffrable chant du silence qui fait voix.
Le poème nous tient en haleine et dans l’inouï du mystère nous saisit. L’adverbe « et puis » se pose, juste après la césure, comme second pivot. C’est ainsi que bascule le sens pour amplifier la magie de l’image. C’est ainsi que deux petits mots révèlent la force du verbe…
Inattendu, le troisième vers est un couperet ! Il nous absorbe dans un vaste espace. Il recèle un jeu de résonances où l’avant et l’après ne sauraient être…
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