Olivier Walter Ecrivain
Récit
 
 

Propos sur l’art du haïbun  (ou récit poétique constellé de haïkus)


Si l’on débrouille l’écheveau des récits de Bashô, il apparaît que le maître du genre puisse servir d’exemple.

Ce poète montre une richesse de composition singulière dans ses haïbun et haïku, surtout à partir de la période du carnet de la hotte, et plus encore dans les derniers en date, la sente étroite du Bout-du-Monde et le Genjûan-Ki.

Je tire donc plusieurs constantes de cette poétique. Celles-ci sont susceptibles d’être appliquées à tout sujet et thème du haïbun – voyage, nature, monde rural ou urbain, exil, amour, mort, transcendance, naturalisme, expressionisme, fiction, etc.

Un haïbun qui se tient ne se réduit pas à un récit auquel on juxtapose des haïku. La prose et le haïku forment un tout et ne se combinent pas isolément. Quoique relativement autonomes – ne sont-ils pas sensés être aboutis ? – ils n’en demeurent pas moins inséparables ! On y décèle une sorte de lien et d’interaction organique.

Le haïbun révèle un rapport d’analogie entre la prose et la poésie : continuum subtil et jeux de résonance imaginaire et sémantique entre l’un l’autre ; mouvements d’amplification qui vont crescendo et decrescendo. Nulle illustration, donc, de l’un par l’autre. Les images, les idées, le rêve, les sensations et les sentiments s’agrègent par rapports de ressemblance qui existent entre les choses.

Outre une certaine stylisation qui épure le langage, s’il est vrai qu’il soit riche à la base, le haïbun exige une sensibilité ténue à l’égard du langage… Il suppose, au-delà de toute sensiblerie stylistique et platitude de ton, un style clair et rythmé, à la fois évocateur et précis, que seule la présence du haïku ne saurait créer.

Au travers de la narration, le moindre événement est gage de poésie. On peut transposer le voyage et la geste érémitique de Bashô à une attitude intérieure qui consiste à vénérer chaque instant de rencontre – avec un caillou, une fleur, un cheval, un enfant, une femme ou… un flux psychique. L’atmosphère qui en résulte véhicule bien plus que nombres et figures ! Elle devient charme, grâce et sens cachés.

A l’instar du haïku, l’emploi du présent dans la prose est souvent plus vivant. Il est toutefois une manière d’évoquer une unité de temps qui embrasse paradoxalement passé, présent et futur : infuser, si j’ose dire, une dimension d’intemporalité dans le cœur et le cours des lignes. Le mythe au sens de muthos – avec sa charge entremêlée d’imaginaire, de réel et de surréel – la légende, l’eschatologique, le symbole, etc., nous y aident pour peu que nous sachions les semer comme si de rien n’était… Quand Bashô convoque plusieurs fois le soleil dans seulement deux ou trois pages, on a la sensation que l’astre guide le pas du voyageur et investit toute chose de sa lumière…

Autant dire que le haïbun se prête à cette approche où s’enrichissent le cosmologique, l’universel et les menus détails de la vie quotidienne. On retrouve là sûrement en catimini la dialectique immutabilité-impermanence. Dès lors et tel un point infinitésimal, une trace « d’éternel présent » traverse une perception, un souvenir, une anticipation dans une trajectoire qui magnifie les mots et le style. Or, cette trajectoire semble dégagée du champ d’expérience qu’elle relate… Ce n’est pas seulement une finesse des perceptions, des sensations, et la belle ordonnance d’une pensée complexe et des mots qui créent le lien entre prose et haïku. C’est en amont le mystère et le sens aigu de l’analogie !

Et celle-ci, dans sa plénitude d’expression implicite suscite des rapports de convergence et de variations sans pareils. Elle finit par assembler les choses de structure semblable sur un même thème, ayant en chemin épuisé les cinq sens et leurs extensions pour mieux les renouveler. Elle se nomme alors homologie, mais peu importe son nom. Le parfum se répand…

Et c’est cela la « saveur » ou « l’odeur » qui reste après la lecture d’un haïbun ou après contemplation de toute œuvre et objet d’art…

Au fur et à mesure de sa progression, la prose de Bashô devient de plus en plus dense et finement cousue, de plus en plus riche, soignée et longue… Le nombre de haïku par page s’étiole au profit de la narration. Pour autant, les tercets n’en sont que plus polis et saillants ; la prose plus complexe et limpide.

Et il y a dans cette prose très élaborée des accents qui confinent au style épique, comique et lyrique avec de petites pointes jansénistes. Cette  pluralité harmonieuse est l’une des richesses de la sublimité du style ! Le maître-mot en est la pensée paradoxale avec ses nuances de ton. Elle rassemble et transmue le dissonant et l’hétérogène, et fait de la polyphonie du monde une unité poétique.

L’auteur s’abstiendra donc de l’exercice qui emprunterait au registre de l’oralité le familier et le prosaïque. Le style naïf requiert – telle l’improvisation au théâtre – une réelle maîtrise de l’écriture et le sens poétique…

Et sous peine de tomber dans le pathos, le galimatias ou la démagogie, il évitera de vouloir émouvoir le lecteur à tout prix. Il gagnerait à pénétrer plus avant son art et à développer une vision pénétrante : faire montre envers lui-même d’une saine « schizophrénie » afin d’éprouver et approfondir son art, y voir le tout ensemble, et être fidèle à sa vision initiale. C’est à ce stade qu’il prend le lecteur à témoin comme s’il conversait avec lui. C’est la juste distanciation, grave, ironique, amusée et… révérencieuse qui participe de la force d’évocation. Dans cet interface, la rencontre se fait ou pas, mais le texte ou l’œuvre vivra par-delà les modes passagères, les consensus mous et les petits diktats de l’Inconscient collectif.

Enfin, la prose poétique éclot quand le Poète s’insinue dans le prosateur et le façonne plus entier qu’il n’était. C’est ainsi que retentit peut-être l’alchimie du verbe dans l’esprit et le cœur.


***


La parcimonie du nombre de haïku dans la prose du haïbun confère à celle-ci une autonomie plus fine et dévoile par la même ses limites inhérentes :

Autonomie, parce que la narration, ample, rythmée, ciselée, sériée et évocatrice induit une unité de ton et de valeur qui forme un « corps » linguistique et poétique indivis, renforcé par la présence poignante des poèmes.

Limites dans le sens où, sans la force ionisée du haïku, ce « corps » en serait  bien moins vivant !

Si l’on compare métaphoriquement le haïbun à un océan dont l’effet des vagues, les haïku,  accentue les creux de la houle, ces tercets de poésie pure vivifient et intensifient la prose. Ils sont comme les empreintes d’un éternel retour sur l’étoffe du temps ; ils sont comme des retenues du souffle dans la respiration alternativement homogène ou saccadée, profonde ou agitée, ample ou arythmique de la prose.

Cet éternel retour – une forme d’éternel présent – ne s’apparente guère à la somme de milliers d’instants quintessenciée, mais à la présence d’une « saveur » qui élève tout objet des sens au rang de sujet célébré. C’est l’essence d’une perception, d’une expérience, et d’un souvenir au futur antérieur entre la chose et la parole qui palpite dans le haïku et valorise, condense et élargit, tout à la fois, la portée du récit.

Sur la partition sensée élaborée, construite et cohérente de la prose, le haïku, plus qu’une ponctuation sonore, visuelle ou sémantique, marque une pause ou un silence riche de sens inédits. Il n’est pas un signe, il est une note de musique.

Prose et haïku se combinent dans un rapport dialectique implicite et subtil. Il s’agit d’un dialogue entre narration et poèmes, une forme de « maïeutique » où le poète accouche la prose des haïku qu’elle contient sans le savoir… La réversibilité est tout aussi vraie : il émane des haïku des flux narratifs qui subtilisent le meilleur des deux genres.

C’est dans le tissu de la prose que naissent les haïku. Ils éclosent comme autant d’espaces interstitiels et points de convergence. Essence du rythme dans le corps même du texte, ils sont une condensation du souffle : ils sustentent le plein par le vide ; ils nourrissent la prose comme un aliment aux fibres d’air et d’oxygène. C’est aussi par la substance et le filament du haïku  qu’est tissée la prose.

Epiphanies de l’intelligible et de l’intangible, miroirs d’images et de significations en suspens, les haïku donnent plus à « voir » qu’ils ne disent ! Sitôt tracés dans le flux narratif, ils subornent la rhétorique de la prose, fût-elle riche : le sens n’entre guère par effraction : il y a consubstantialité entre signifiant et signifié.

Aussi, le haïbun est un récit singulièrement chargé de sens : saisie au vol par le poème, la prose s’allège non par ses fleurs de rhétorique, mais sous l’effluve des haïku. La force de ces trois vers régénère le langage : celui-ci,  raclé, perd de sa pesanteur. C’est pourquoi dans « la sente étroite du bout du monde » et dans les haïbun qui suivront, Bashô réduit le nombre de haïku : leur intensité en est que plus vive ! Leur densité, plus irradiante.

La prose poétique, volontiers descriptive, démonstrative et circonstancielle se voit ainsi aérée, traversée, désossée par l’intemporel des haïku. Ceux-ci se renvoient leur écho comme dans une réflexion de miroir en miroir. Et la prose, dessaisie par l’irradiation sensible des poèmes, se recompose. Laissant de sa substance narrative au profit d’évènements sans cause, elle fourmille sous l’effet d’un jeu kaléidoscopique…

L’économie du haïku dans le récit va renforcer le lien paradoxal entre la désignation inopinée, fulgurante et gratuite du premier, et la construction linéaire, séquentielle et logique du second.

Le haïbun est un palimpseste de la poésie : derrière la trace d’une écriture narrative qui marie le discursif à l’Image se réécrit une Forme. Celle-ci parsème le parchemin de la conscience de traces inattendues et inouïes.

D’où l’art du bon usage du haïku dans le récit…



Haïbun


Une terre de ciel. (Extrait)


Le soir tombe sans verdict.


Dans les contreforts des Himalayas, les nuits et les jours se succèdent suspendus au fil d’une éternité sans nom : l’aube frémit des profondeurs abyssales de la nuit, tandis que le soir enhardi d’espace et de soleil se précipite dans la pénombre. Jusqu’à sa base ultime, toute chose semble reposer sur une autre.

 

Ah ! piquetée

d’une stridulation d’insectes,

la jeune lune


Les pins vertigineux se dressent remplis des forces chtoniennes de la terre et semblent, comme autant de traits de l’arc de Shiva, prendre le ciel pour cible ! Et le ciel, déchiré, dentelé, spiralé ou écartelé montre sous ses plis de nouvelles bribes d’infini…

Ombres bleues se nourrissant les unes des autres, les lignes de crête rampent à l’image du serpent de la Création Shésha qui démultiplie ses anneaux. N’annoncent-elles pas sous la profusion de leurs méandres des murailles infranchissables ? Ne révèlent-elles pas les portes d’un ciel à portée de main ?


Des oiseaux de brume

emportent le soleil –

vagues voix humaines

 

Soudain, l’air semble contenu dans une vibration initiale : le son d’une conque absorbe l’espace jusqu’au moindre brin d’herbe. S’élève-t-il d’une clairière où sommeille quelque temple ? La nuit dépêche-t-elle un avatar de Vishnou pour célébrer le mystère de la création ?

Il est vrai que la Bhagavad Gîta fait annoncer par la conque de Krishna, sur le célèbre champ de bataille de Kurukshetra, une victoire assurée contre les forces du Mal. L’impulsion originelle qui baratte l’univers pour éveiller l’Homme à sa part d’éternité est ponctuée, au pied des plus hautes montagnes du monde, par la musique et le chant. C’est à l’aube, au zénith et au crépuscule de chaque jour que l’allégresse est à son comble.

 

 

Forêt de pins –

dans la bruine cristalline

les voix des bergères

 

 

Et pour biffer d’un trait définitif ce jour qui ne sera jamais plus, un banc de perruches vert-jaune s’envole d’un manguier. Dans une bourrasque de sons aigus, elles disparaissent annonçant d’autres relais sonores :

 

 

Dernières lueurs –

au chant des grillons les pins

effleurent la lune

 

 

Déjà souveraine, la nuit enveloppe les forêts, les villages et le cri des singes. Deux ou trois d’entre eux font un raffût sur des toits de taules. Cavalcade : on se poursuit, fuit, se bat, s’épouille peut-être. 

Les premières gouttes de pluie de mousson s’égrènent. Celle-ci a commencé il y a une dizaine de jours. Il ne s’agit pour l’heure que d’une averse. Les grillons, mémoire vivante de la conque noctune, mêlent leur sonate à l’odeur d’encens. Leur ligne musicale est faite de plusieurs morceaux d’un caractère et d’un mouvement variés.

 

Le chant des insectes,


vient-il des plants de thé

ou de la lune ?

 

Sous l’astre blanc, les voix de la Terre se fondent. Dans les montagnes sacrées du toit du monde, le moindre souffle de vent est une musique céleste lestée de sucs et d’humus. Je respire à grands traits la nuit himalayenne. Les ruisseaux près des vergers en contrebas accélèrent leur course pour alimenter la rivière. A nouveau, les précipitations !

 

 

Mousson en montagne –

Scandé par le cri des singes

le bruit de la pluie

 

Je reste éveillé une partie de la nuit à écouter des sons purs. Parfois, les étoiles se faufilent dans une trouée de nuages. Je reconnais Vénus, généreuse et ronde. Le jour en gestation saura tirer le meilleur de la nuit : sa profondeur, sa concentration et son repos. Mon sommeil est bercé par la voûte céleste qui semble emplir le cottage. Une odeur de fruits sauvages flotte à l’orée de mes rêves…


J’ouvre les yeux : une mélopée s’échappe d’un vallon. Le petit matin se fraie un passage.

 

 

Temple de Shiva –

La saillie d’un taureau

déchire la brume


Les pluies de mousson se sont estompées. Le ciel est lavé de la mémoire même des saisons ! L’aube, dans les contreforts des hautes montagnes, s’étire en lambeaux de sons et de couleurs.

Déjà,

 

Le chant des grillons     

                                                                   

soulève les pins du sol –

écharpes de brume

 

Après un bol d’eau chaude aux grains de cumin et quelques gouttes de citron, je pars marcher sur une piste qui longe une courbe de niveaux à même vergers et forêts.

 

Les pins des flancs Nord et Ouest atteignent une cinquantaine de mètres de hauteur. À la fois robustes et graciles, ils s’élancent, rectilignes, et percent le ciel pour s’abreuver de sa lumière. Leur secret tient dans leur faculté à puiser des entrailles de la terre une manne souterraine. Doués d’intelligence altimontaine, ces arbres sont un cosmos : ils forment un tout et relient ciel et terre. Par et à travers leur tronc, la terre semble se rassembler dans une douce verticalité, et le ciel s’incliner avec révérence.

 

Parfois des traînées de brume s’attardent sur des cimes, et dans une émulsion d’air et de rosée se mêlent aux premières senteurs. Les sommets de neige murmurent dans les ruisseaux. Manguiers, châtaigniers, abricotiers, théiers et autres essences subtropicales des flancs Sud distillent leurs sucs gorgés de nuit.


 

Cul rouge et poitrail blanc


dans la brume de montagne

ah ! les singes

 

De bonne heure, les primates jouent dans les conifères. Des petits se chamaillent et feignent le pugilat : ils s’attrapent, se tirent, se bousculent, se piétinent, s’ignorent pour mieux se rouler au sol et dans des cris et des grognements de contentement, s’immobilisent. Leste, un mâle grimpe  le long du câble d’un pont suspendu et me regarde passer, tête en bas.

 

Soudain à l’horizon émerge un glacier. Sa masse cristalline est un miroir aux facettes en creux et convexes. S’y reflète un monde inversé et s’y dévoilent comme sur un lac des images oscillantes. Le soleil y darde des feux poudreux.

Les bruits des vastes vallées se dissipent un instant absorbés par le sommet blanc. Les singes mêmes semblent plus calmes. Les oiseaux, virevoltant d’arbres en arbres dans l’ivresse de la fraîcheur se tiennent cois.

C’est un silence chiffré qui sourd quelques minutes des éléments ; un silence de soie grise qui joue avec la brise.

Issu de l’étoffe indistincte de ce matin de brume, un sourd et puissant bruit de conque se répand en ondes concentriques. Et comme par écho entre deux nuages rouges,

 

toujours plus haut


un aigle tournoie fauve et noir,

soleil en pâture


Je longe des plantations de thé où s’affairent trois femmes. Courbées dans leur sari couleur feu, elles ressemblent à des vestales de la Nuit que le soleil exsude. Leurs gestes lents et empreints de grâce élargissent l’espace autour d’elles. Sentinelles vivantes d’un monde immaculé, elles expriment plénitude et volupté premières.

Sont-elles les apparitions divines que le Dévî-Mâhâtmya décrit comme autant de manifestations qui créent, maintiennent, dissolvent, organisent et illuminent le monde ? Elles sont, tout simplement. Elles sont la Femme.

 

Réduisant la montagne

à un point ah ! ces grillons –

chant de mousson

 

Le jour est bien avancé. Insectes et oiseaux fêtent l’essentiel de l’instant : se nourrir, voler et chanter. Je m’en retourne. Un petit déjeuner de biscuits au blé complet agrémenté de thé à la cardamome et au gingembre sera auspicieux !


J’emprunte des chemins vicinaux et au détour d’un hameau entends un bruit rythmé : sous le ciel gris-bleu devant des murs décrépis, des lavandières battent le linge.

 

 

Chaï chaï crie un homme

dans la rue – les singes sautent

de toits en toits

 

Je savoure mon repas aux épices en lisant la Bahvrichâ Upanishad. Un singe sur le toit m’observe, tête à l’envers. Nous nous fixons dans les yeux. Ses mimiques sont fort proches de celles de l’humain… non dégrossi. C’est un mélange de ruse, de malice, d’insouciance, d’espièglerie, de curiosité, de courroux retenu, d’imprévisibilité… Belle allégorie pour désigner la nature instable et primesautière du mental !


La Bahvrichâ Upanishad met en avant la notion d’Energie cosmique et divine personnifiée en une Figure féminine. Elle est, en tant que Shakti, la puissance de manifestation de l’Absolu. Régnant sur la Nature entière et essence de la Conscience, du Verbe, du Son et de la Parole, Elle est souveraine de tous les mondes.


Le texte, sous la forme d’un hymne et d’une célébration, nous apprend que développer la Shakti en nous, c’est recouvrer sa véritable identité : le Sat-Chit-Ananda : l’Être, la Conscience, la Félicité.


Tandis que je lis sur la terrasse, le singe longe nonchalamment la rambarde du balcon et une fois à ma hauteur dérobe un paquet de biscuits sur la table. Quelle célérité ! J’éclate de rire.


Je retrouverai l’étui vide devant ma porte en rentrant le soir…


Je passe un moment de l’après-midi à visiter une bourgade de montagne, Bageshwar. J’apprends qu’elle fût un passage sur le périple de la route de la soie. Je retiens l’aspect rustique de ses maisons aux ocres jaunes ou rouges et parfois bleus pétrole. Les balcons en saillies des premiers étages et les rez-de-chaussée avec leurs étales lui confèrent une ambiance d’antan. Dans les rues étroites, on se déplace avec lenteur ; les regards sont vifs et pénétrants.


Au croisement de deux rues, une femme se lave dans une fontaine en conservant son sari qui, mouillé, souligne des formes toutes en courbes.

 

 

Ciel de mousson –

le cri d’un paon cisaille

le chant du muezzin

 

Un peu à l’extérieur du gros village, un banian attire mon attention. Les racines adventives de cet arbre montent à la verticale et les branches ploient pour se planter en terre. Un arbre dont les racines pointent vers le haut et les branches vers le bas est un arbre inversé !

 

 

Manguiers lourds de fruits –

des chars à bœufs labourent

le ciel gris-noir

 

En Inde, de nombreux textes védiques nous renvoient au fait que le monde sensible n’est qu’un reflet réel, certes, mais évanescent. Et ce reflet, un peu comme une ombre fugitive, émane d’une Forme substantielle qui lui est antérieure…


Je me rends à nouveau à plus haute altitude, vers 2500 mètres, pour visiter les ruines d’un temple shivaïte. La jeep vire bien sur la route tortueuse où nous croisons des camions peinturlurés. De temps à autre, nous dépassons des femmes sur les bas-côtés. Elles portent sur la tête des bottes de foin ou des fagots de bois. Elles glissent sur le sol plus qu’elles ne marchent. Leur déhanchement et port de tête altier leur confère une allure noble.

Nous parvenons aux ruines. Elles sont édifiées sur un promontoire naturel et jouxtent des lignes de crête délimitant l’Est de l’Ouest. Un lingam de schiste impressionnant de densité se dresse, sobre et puissant.

La forêt qui s’étend sur des dizaines de milliers d’hectares est une réserve de tigres sauvages. Le mutisme des insectes surprend. Le silence des arbres ravit. Et ce silence intense et immatériel murmure un son imperceptible. Parfois, le vol d’un oiseau qu’on entend plus qu’on ne voit ponctue le chant du ciel : un froufrou d’ailes zèbre l’air et les cieux en sont plus vastes !

La lune à l’Est et le soleil à l’Ouest mêlent leur flux comme si la première se sacrifiait pour le second, et le Feu pour l’Eau… L’espace, d’un rouge aux affres de l’immense, rapproche les astres et les séparent.

À contre-jour, les ruines devenues tertre de lumière et de sang s’érigent un peu plus haut.

Le soir tombe sans verdict (…)


***


Bénarès…


Cité millénaire et sacrée s’il en est.

Dans un petit coin d’esprit de tout Indien, cette ville sainte est le sanctuaire du mystère, la patrie céleste de Shiva, le croisement des chemins où alternent et flamboient naissance et mort.

Mourir à Bénarès est le vœu le plus cher au cœur de chaque Hindou.


 L’aurore -

 derrière les claires-voies

 chants sanskrits


 J’ouvre les persiennes

 mes yeux dans les yeux d’un moine :

 puits de lumière


Près d’un mur crevassé par la mousson qui laisse son empreinte séculaire sur la chaux, je sirote un thé à la cardamome entre un gecko et un hibiscus rouge. Appelé par quelque inaudible voix, je quitte la terrasse de la maison patricienne aux dentelles de pierres et de bois, et me retrouve sur les ghats.


Lever du soleil –

les prêtres lancent des fleurs

sur le Gange


La solitude du petit matin semble déjà parée de ses couleurs. Des étoffes chatoyantes à même le sol de granit appellent le soleil timide encore. L’astre se sait redoutable et artiste, fait son entrée sur la pointe des pieds. Çà et là montent des psalmodies, des chants murmurés, rauques et profonds.

 

Bougies sur le fleuve –


L’aube suspendue aux chants

gutturaux des hommes


Lumière naissante, prières et tissus ébauchent la première heure du jour dédiée au maître des lieux, le Gange.


Un buffle noir

rumine les ténèbres –

lueurs du matin

 

Il est 6 heures. La journée semble avoir commencé depuis longtemps déjà.

Une barque dépose une poignée de pèlerins. Au milieu de quelques chiens errants et craintifs, les saris rivalisent de soies aux broderies plus ouvragées les unes que les autres. Les visages sont amènes et souriants ou scrutent, recueillis, un monde dans un monde…

Les plus courageux ou superstitieux pénètrent dans l’eau sombre jusqu’au ventre. Les gestes sont lents mais non figés par la fraîcheur du fleuve. On parle bas, des rires sifflent, les pans de sari flottent comme des rubans de joie. Deux ou trois garçons se purifient sans préséance : d’un tertre, ils sautent dans l’eau sous l’œil bienveillant d’un yogi. Des arabesques aquatiques des enfants Nataraja se détachent les postures de l’initié à barbe blanche : un corps de jeune homme tout dédié au soleil.


Des rires d’enfants

se mêlent aux incantations –

fleurs fanées


Le courant du Gange

charrie un cadavre de chèvre –

voile blanche

 

Un reste d’offrande jonche les dalles : deux guirlandes de jasmin ; quelques pétales épars de roses ; un vase de terre cuite d’où se répand une poudre rouge ; une noix de coco coupée en deux plantée de bâtonnets d’encens.

Je tourne le dos au Sud. D’un pas cadencé, le soleil sur la joue droite, j’avance immobile dans le mouvement. Une pensée me traverse le front : à quoi ressemble le silence de l’Âme ? Au bruissement de la soie qu’on déchire peut-être…

L’image du vieux yogi me poursuit ou, plus précisément, l’essence de son être… l’effluve qui s’en dégage est légèreté, puissance et transparence. Il est des Hommes desquels un regard, un silence, un sourire valent infiniment plus que dix traités de philosophie.

Je retire mes sandales. La plante des pieds sur le rugueux des roches taillées est un bonheur. Dans peu de temps, seuls les fourmis, les singes et les vaches sacrées se déplaceront sans encombre : les 37° sous abri affleureront à ciel ouvert les 50°.

Deux fillettes comme sorties d’une scène du Mahâbhârâta m’abordent. De la tête aux pieds, la ligne de leur démarche respire grâce et dignité. La beauté innocente est une princesse qui s’ignore…

Une rivière de dents blanches me demande alors : - « Would you like some candle, sir » ? Je souris.

C’est une coupelle de feuille de pipal qui sert de flottille aux bougies dérivant au gré des humeurs du Gange.

 

Mes doigts effleurent


le limon gris-bleu du fleuve –

Eau et feu

 

Ganga prend sa source dans les Himalaya, traverse les plaines sur près de 3000 kilomètres et vient mourir dans la baie du Bengale. Mère de toutes les rivières, c’est à Bénarès que la déesse fleuve forme une boucle majestueuse de 7 kilomètres de long. S’y croisent et se mêlent sur ses ghats des pèlerins de toutes confessions : hindouistes, bouddhistes, jaïns, sikhs, chrétiens, musulmans, agnostiques…

La rive Ouest est une succession de ghats surplombés de temples et d’anciens palais décrépits. Celle à l’Est est déserte.

Ganga, épiphanie des Eaux du ciel, donne la vie, la sustente et l’étoffe, la dissout et l’absorbe. Déesse d’Inconnaissance, elle est ce flux éternel qui féconde, nourrit, soutient, réduit et détruit.


Soudain saisi !

D’un essor de tourterelles

une aile d’ange


Je suis des yeux la courbe des oiseaux gris-blancs bientôt dissimulée par les toits. M’apparaît le visage d’une des parèdres de Shiva :


Fesses à demi-nues

un pauvre hère fume un bidi –

Fresque de Kalî


Oui, Kalî la Terrible peinte dans des tons brun-rouge sur un mur. Cette déesse incarne la destruction de la destruction. Elle a pour libation le sang de ses victimes. Elle anéantit dans un feu de joie les concrétions humaines et ses vanités…

L’homme hagard à ses pieds lui tourne résolument le dos, les yeux absorbés par les tourbillons de plus en plus sombres de Ganga.

En Inde, le mythe n’est pas lettre morte. Sa quintessence instille faits et gestes dans la vie quotidienne. Le sacré se dévoile au cœur même du profane.

 

En vastes spirales


au-dessus des fumées âcres,

des cerfs-volants


Je longe deux ou trois échoppes. Un tailleur herculéen repasse avec un fer à charbon. Un cuisinier prépare des chapatis et du tchaï. Un barbier aiguise ses lames sous l’œil perçant de la rouge Kalî. Son œil goguenard et sa fine moustache trahissent une bonhomie.

Une odeur peu commune se répand dans l’air. Je pénètre dans la zone des crémations funéraires.


Cinq mille ans déjà…

Les feux de mort de Bénarès

lèchent le ciel


Un mélange savant de parfums de fleurs, de fruits, d’encens, de bois et de corps humains brûlent.

À quelques mètres devant moi sont étendus dans leurs linceuls des cadavres. De l’un, il ne reste que fémurs, tibias et bribes de boîte crânienne. D’un autre, dansent dans des éclats d’os les rouges, les bleus, les jaunes des hautes flammes. Un troisième attend l’épreuve salvatrice dans un suaire blanc et or.


Autour d’un fémur

vigies à la verticale…

Langues bleues du feu


Des badauds à la peau blanche et des Asiatiques observent perplexes, fascinés, faussement dégagés ou d’un air entendu.

Tels Européens nostalgiques de leurs origines penchent la tête vers la Grèce antique ; tels Japonais cherchent une nouvelle assise en tournant le buste du côté de l’Inde. J’apprends en effet que des milliers de jeunes gens du Soleil Levant viennent étudier à Bénarès le Yoga, les Upanishads, le sanskrit, les danses de bharatanatyam et de kathak ou l’art martial du Sud, le kalavipayat. Se nouent ainsi des couples indo-nippons…


L’œil écarquillé

éventail à chaque main,

une Japonaise


On dit que Bénarès est un grand corps couché le long du fleuve. Ce corps est divisé en cinq parties : du Nord au Sud, la tête, le buste, le nombril, les cuisses et les pieds figurent autant de stations pour pèlerins et visiteurs, autant de ghats funéraires pour le dernier rendez-vous des morts avec eux-mêmes.


Bordés d’œillets

avant l’ultime embrasement,

morts immergés


Ganga est la déesse des noces alchimiques et préside aux épousailles de l’Eau et du Feu.

Manikarnika ghat, le nombril, est l’espace où se consument nuit et jour les Hindous. C’est le sanctuaire de la caste des Dom, les Intouchables. Ils y règnent en maître, régentent le négoce du bois et imposent le prix fort au santal pour les riches. Ils règlent la circulation des piétons, portent les brancards de bambou, allument et alimentent le brasier funéraire.


Rituels sur le Gange –

Deux fillettes babillent

en robe à fleurs


L’atmosphère surréaliste est empreinte d’une grave noblesse.

Au milieu de ce tragique son et lumière où des occidentaux verraient les scènes infernales de Bosch ou de Bruegel le Jeune, des visages de défunts indiens restent impassibles, un sourire planant sur les lèvres. Une jolie quinquagénaire au front limpide, à la peau lisse et le dos parfaitement droit, laisse perler sur sa joue une larme. Sa lumière intérieure est plus intense que les braises dévorantes…

Me frayant un chemin parmi les chiens, les chèvres et les vaches, je poursuis l’éphémère de ma route… La chaleur est devenue torride. Il est temps de rejoindre les ruelles de la ville en laissant quelques heures les ghats derrière soi.

Or tel est rattrapé celui qui voulait fuir ! Après quelques minutes de marche à la lisière des bûchers, un Indien prend ma main et en trois mouvements me montre sans mot dire la maîtrise de son art : à son invite j’obtempère non par faiblesse mais par jeu, et me retrouve allongé sur un matelas pour un massage. Tout habillé et le corps offert au ciel et à deux mains expertes qui deviendront bientôt quatre, je m’abandonne à l’émissaire de Shiva qui ressusciterait un mort…

Ma tête, mon cou, mes épaules, mes bras, mon buste, mon bassin, mes cuisses, mes jambes, mes pieds sont malaxés, traversés, triturés, retournés, au point  que je ne sais plus où est le haut du bas, le derrière du devant… Une demi-heure plus tard et les tissus régénérés pour dix ans, j’entends le masseur me dire : « You are strong ! You are strong » ! De son œil avisé, il reconnaît le corps d’un yogi…


Shiva aux quatre bras

émulsionne mon corps –

Vagues voix humaines

 

Bénarès est un grand corps couché le long du fleuve…

Mes yeux croisent les yeux pleins de vie d’une jeune femme qui, comme moi, vient d’être barattée. Échange d’un sourire issu des contrées non rationnelles
de la connivence…

Je donne soixante-dix roupies à mon chaman. Un Indien me dit : « it’s too much ! » J’ajoute alors trente roupies pour exprimer ma désapprobation. Ces masseurs sont à l’évidence des professionnels formés aux techniques de massages ayur-védiques. Outre leur compétence, la plupart respire santé et simplicité.

Le soleil, Surya, est haut dans le ciel. Ses rayons ont cette blancheur diaphane et diffuse qui confère aux formes ici-bas une irréalité.


Je suis happé par les premières ruelles ombragées. Les trottoirs sont peuplés d’échoppes d’offrandes et de petits artisans : rémouleurs, quincaillers, ferrailleurs, maçons, terrassiers, ébénistes, teinturiers, tailleurs, potiers, fleuristes…

Odeurs fortes et subtiles, éthérées et entêtantes, vagues ou identifiables flottent, montent ou tournoient. Les couleurs se cherchent, se répondent, se heurtent, s’harmonisent comme si un maître d’œuvre ivre et sobre à la fois, fou et génial, s’était ingénié à peindre, à sculpter, selon une ordonnance orgiaque…


Rues encombrées…

Sur son tricycle un ferrailleur

porte le monde

 

Tour de potier –

Le vase et les mains de l’homme

un seul mouvement


Avant de me rendre dans une maison de maître repérée la veille, je fais un petit détour au marché aux fleurs. Il se situe dans une grande cour carrée à deux doigts des ateliers de draperie pour soie.

Stupéfaction ! À l’abri des rues bruyantes, c’est un havre de beauté que
je découvre.


Marché aux fleurs –

Leurs noms je ne saurais dire

mais quel parfum !

 

Je reconnais roses, pensées, lotus, azalées, tubéreuses, jasmin, hibiscus, frangipaniers… Or il en est des dizaines d’autres.


Les femmes sont prêtresses en cet asile de couleurs et de formes géométriques. Assises au sol en tailleur et drapées de saris nés des fleurs…, elles taillent, arrangent, humectent, confectionnent les architectures florales avec grâce.

 

Fleurs parmi les fleurs


douceur des femmes du peuple

sur les dalles noires –

Aux fragrances du marché

se mêle un vieil air princier


Je me dirige, les yeux et le nez pleins de couleurs odorantes, vers la demeure seigneuriale. C’est un patio en bois de palissandre qui accueille l’hôte. La première pièce, très vaste, pourrait recevoir un troupeau d’éléphants du Bengale. Elle est parsemée de colonnes de marbre, flanquée d’une galerie aérienne suspendue à sept ou huit mètres du sol et agrémentée de tables de bois de rose et de santal. Sur les murs sont accrochés des batiks et des miniatures du Rajasthan. Une fontaine d’intérieur roucoule en mêlant ses accents langoureux aux cris joyeux des canaris.

On me sert un tchaï brûlant à la cannelle, à la cardamome et au poivre. Je déguste de petits gâteaux à la pistache, au caroube et aux pois chiche.

 

Aux gorgées de thé


perle l’absence des heures –

Mille et une nuits

 

Je quitte la féérie le pas léger et avant de retrouver les ghats du soir, fais une virée en rickshaw. Quelques kilomètres à peine en amont de la ville, on est plongé dans la campagne. Les rives non aménagées de Ganga sont plus larges. La vie rurale, agricole et pastorale se déploie.

 

 

Vaches squelettiques -

un port de tête de prince

le berger indien !

 

Avec des yeux qui lui mangent le visage, un adolescent joue d’une flûte de bambou au pied d’un banian.

 

Je traverse un village. Près d’un puits, un âne étique tire une noria qui alimente en eau une partie des villageois. À deux ou trois kilomètres d’ici, un hôtel quatre étoiles…

 

Les enfants sont plus nombreux que les vieillards. On court, on chante, on
rit beaucoup.

 


Retour de l’école –


Une horde de joie pure

descend du bus

 

L’énergie d’enthousiasme qui émane de ce peuple est stupéfiante ! Qu’on soit en ville ou dans les villages, dans un musée, un jardin, un restaurant, un marché ou un train, c’est toujours ce mélange de retenue et de spontanéité, de gravité et de légèreté, de sourire et de vivacité qu’on retrouve…

 

Peu à peu, de petits nuages pommelés s’embrasent. Dans les ficus les oiseaux font la sarabande. Le chant vivace des perroquets l’emporte sur les autres. C’est au crépuscule qu’ils entonnent leur hymne à la vie.

 

Je reviendrai sûrement demain dans ces villages aux couleurs ocre.

 

 


Pour l’heure, les ghats semblent m’attendre. La Bénarès de la nuit recèle plus de secrets encore que le jour. Des visages familiers croisés tard dans la nuit sont animés et frais à 6 h du matin. Les Indiens dorment-ils ?

 

Dans la patrie céleste de Shiva, rêve et réalité se confondent. Celui qui sait démêler l’écheveau de l’un et l’autre se réveille dans son rêve. Et la conscience qui est consciente de rêver pendant qu’elle rêve connaît l’espace silencieux qui sépare deux atomes… ou deux rives.

 

Au-dessus des cornes


de trois vaches sacrées,

vol d’oies sauvages

 

Ganga roule dans ses eaux noires de lumière la cendre des jours et des nuits.


***


Mer Egée (extraits)


La lune est haute dans le ciel. Le ferry se laisse porter dans un doux et profond roulis. Des flots sombres, on entend presque les grands rêves d’Hésiode et d’Homère… Le vaisseau nous mène vers les Cyclades, enveloppé de la nuit luminescente et des mélopées de l’Histoire.

La proue est plus silencieuse que la poupe. Parfois un dauphin fend le chenal lunaire en deux ou trois sauts, et disparaît dans un secret sonore. Est-ce une sirène qui tente de fasciner un marin ou se mesure au chant d’Orphée ?


Cassiopée s’estompe –

la lune est reine cette nuit

sur ciel et mer


Une femme tout de blanc vêtue ressemble à quelque vestale. Son silence nimbé de dignité échoit à celles initiées aux arcanes du Mystère… N’était ce décolleté que la lune approfondit tout en atténuant la ligne, elle incarnerait Cybèle. Or la sagesse préhellénique ne tire-t-elle point sa force à conjuguer l’essence et la substance, et à faire d’Eros la moelle sensible du vivant ?


Le dos cambré

une goutte de lumière au front -

Ô femme des vents


Après une nuit dont la profondeur n’a de pareille que la légèreté d’être, nous apercevons enfin les premières lueurs d’une terre ferme : Naxos éteint ses réverbères sous les premiers rayons solaires.


L’aube –

Cigales et coqs rivalisent

clapotis de l’eau


Bateau à bon port

sur sa bitte d’amarrage -

Terre et mer mêlées


Une odeur de chèvrefeuille et de lauriers amers enveloppe le voyageur. Nos premiers pas ont ainsi la force innocente d’un jour nouveau.

Au milieu de bougainvillées déjà éclatants, nous sirotons un café grec qui a les accents d’un café turc. Le tenancier porte la moustache conquérante d’un armateur et la douceur d’un sourire  qui ne s’est guère laissé souiller par l’ambition de ce monde… Il est sur ces îles des regards clairs dans des visages burinés ; des regards où la lumière du ciel et du large semble rire.

Vite rendus à Chora, la capitale, nous déposons nos bagages dans une belle maison seigneuriale du XVIème. La beauté de la demeure n’a d’égale que sa sobriété : murs blancs à la chaux ; amphores antiques ; arcades à l’arc de cercle parfait reliant les deux pièces à vivre ; marbre de Paros au sol ; patio donnant sur les camaïeux de bleus du ciel et de la mer.


A ce qu’on dit

le marbre de Paros surpasse

le marbre de Naxos…


La ville est en fait un gros village sillonné de ruelles en un dédale labyrinthique. Nous déambulons dans chacune d’elles. On franchit parfois un passage surmonté d’une longue voûte où niche une pièce sous une lucarne ouverte  sur le ciel : un pot de fleurs aux couleurs vives ou un visage y apparaît. Un kastro vénitien surplombe les maisons blanches de la ville avec une vue plongeante sur le port et les collines de Paros.


La lumière s’éprend

des tons terre de sienne –

château du XIIIème


Enchaîné

aux barreaux d’une fenêtre

un âne brait


Dans la cour d’une maison patricienne, les cigales se sont agglutinées sur un citronnier.  La vigne court le long d’une galerie. Les grosses grappes de raisins noirs tranchent avec les murs clairs. La lumière prend rendez-vous avec elle-même quelle que soit l’heure du jour. Notre hôte nous offre le fruit du vin avant le vin.


Sous un blason de marbre

picorer un à un des grains

de raisin noir, ah !


Il nous montre quelques sculptures de la période Cycladique.


Sous le patio

les yeux d’une figurine en marbre

me traversent…


Ces statuettes sont des pierres dans lesquelles bat un cœur vivant : la blancheur du marbre, si froide à l’ordinaire, semble innervée d’une lumière irradiante de douceur.

L’hôte ne tarit pas d’éloge sur son île. Elle fut, nous dit-il, un centre de commerce maritime important pendant les deux millénaires avant l’ère chrétienne sous les  Thraces et les Ioniens, et subit ensuite de nombreuses invasions, spartiates, macédoniennes, romaines, vénitiennes, ottomanes.


Les cigales

ah ! les cigales

dans le citronnier


Après le petit cours d’histoire abrégée, nous croisons dans les ruelles les vestiges du temps. Au détour d’une placette, une fontaine de marbre roucoule. Le portrait d’un prince vénitien figé dans un blason de marbre semble scruter un horizon incertain. En contrebas s’érige le bulbe d’une église byzantine.


Prête à s’envoler

du dôme bleu roi

une cigogne


Sur un fer forgé

une tourterelle s’abreuve –

fontaine ottomane


Un boulanger tout enfariné siffle un vieil air de sirtaki et descend une ruelle avec entrain. Une chèvre tente de saisir une figue mûre du bout de sa barbichette. Deux chatons se chamaillent et courent d’une amphore et d’une chaise à l’autre.

Les cours intérieures sont des jardins suspendus ou ramassés sur un olivier plusieurs fois centenaire. Les premiers ont le faste des grandes époques : on y verrait sans peine un sophiste pérorer au milieu de ses courtisans. Une ou plusieurs statues de marbre ponctuent les allées de roses, d’hibiscus et d’orangers. Les seconds sont plus discrets. On y entend presque la voix modulée de quelque initié orphique ou pythagoricien dispensant un enseignement…


Au loin voix des femmes

en écho aux bleus de la mer

et aux pierres


Dans le feu du ciel

la fleur d’hibiscus se rit

des patios de marbre


Un tailleur de pierre

le dos à la mer s’applique –

Course d’un lézard


Telle placette est le lieu de rendez-vous des anciens, des popes et des badauds à lunettes noires. On y boit l’ouzo, roule les grains du komboloï, y devise à haute voix.

Les chats, gardiens des ports et des places, y sont rois. Certains languissants, se traînent de table en table ; d’autres, furtifs, guettent lézards et oiseaux ; d’autres encore semblent contenir dans leurs moustaches quelques secrets des Mystères d’Eleusis, et tels des Sphinx impassibles feignent la somnolence…

Nous rappellent-ils ces félins du temple qu’Orphée, Pythagore et Platon ont, chacun à son époque, longtemps séjourné en Egypte avant d’initier qui, en Thrace, qui, dans les îles ioniennes et à l’Académie d’Athènes les Mystères de la Triade céleste ?...


Sur la place

popes en conciliabule –

Odeur de jasmin


Près d’un peuplier

un chat siamois joue au Sphinx –

Bruit d’un tape-mouche


Un café frappé à l’heure de la sieste est un délice ! Sous l’un des plus vieux platanes de l’île, les ombres s’étirent ; les cigales, entités solaires, chantent toute la vigueur du feu égéen tandis que l’Homme bâille.


Sieste au village –

Sur les toits sèchent

des figues


Du haut d’une tour de défense, des oiseaux de mer font la sarabande. Fermer les yeux et écouter le ciel et la mer murmurer, affirmer, tonner leur puissance propre, c’est déjà poser sous le soleil générateur de vie un acte sacré…

Le soir est tombé sans qu’on s’en aperçoive. La pleine lune à peine entamée de sa parfaite rondeur de la veille se montre à l’Est. Les maisons seigneuriales et cycladiques sont prises en étau entre les deux astres. Sous les feux croisés des ocres rouges et des sons assourdis par les premiers flots du soir monte une rumeur : celle de l’Homme.

Des odeurs de grillades, des musiques aux rythmes soutenus ou sirupeuses s’échappent ici ou là ; les robes légères et seyantes glissent à hauteur d’yeux sur les dalles de marbre. Ma compagne, dans sa souveraine simplicité et telle sur le bateau de la veille, a passé une tunique de prêtresse…

L’atmosphère est ouateuse et dense, éthérée et abrupte : le Feu, l’Eau, l’Air, la Terre soutiennent le mouvement des destins qui vont et viennent, qui se nouent et se détachent. Les éléments se combinent avec douceur et force à l’heure où le jour cède le pas à la nuit.


Les cigales

réfugiées dans le soleil,

la nuit ouvre les yeux



Au crépuscule

mon âme semble parfois

quitter mon corps…              (…)



***



(…) Ah ! Les îles grecques, c’est la lumière céleste qui prend corps dans la mer ; c’est la lumière ignée qui se substantifie sur un bout de terre.

Le bateau fend les flots et glisse sur des aiguilles qui se déplacent à la vitesse de la lumière. Les yeux qui s’absorbent dans cette immobile pulsation deviennent miroir du ciel : les larmes de sel se dissolvent à la force abrasive d’une luminescence bleutée. Le cristallin n’est plus le muscle de l’œil, mais le regard de la lumière qui se contemple elle-même à travers l’Homme…


Aiguilles de feu

en surabondance d’elles-mêmes,

les vagues les vagues


Le soleil dans la mer se démultiplie en millions de petits astres, et cache dans chaque point de lumière un monde en régénérescence. Dans le silence rayonnant d’une imperceptible houle naissent et meurent ondines et salamandres ; dans le silence du matin se contractent à la pointe d’indéchiffrables langues, le Feu et l’Eau.


Spectre d’une île -

la mer de flammèches s’élève

dans le ciel blanc


Est-ce Iraklia ou Ios ?


Dans les bleus, argent et or en fusion, la loi du temps est reléguée à celle de l’espace. La magie des noms est d’autant plus vivante qu’elle se fond à celle d’un silence éloquent.

Vu de loin, notre bateau est sûrement un îlot fantomatique qui dérive au gré des courants, une ombre évanescente douée de la conscience du ciel et de la mer. Dans cette immensité où la matière semble faite de fluides sonores et de substances lumineuses, le contour des formes apparaît comme un entrelacs de lignes qui nous entraîne aux confins de l’entendement…

Quand la lumière et la mer se confondent au point de n’être plus qu’une unité d’espace vibratoire, le sang dans les veines circule autrement, la pensée va puiser ses flux dans une manne inconnue.


Entendre à la proue

le doux déchirement

de la lumière, ah !


Je croise les yeux d’un homme à la mâchoire prédatrice qui bat nerveusement des mains sur le bastingage. Son corps lourd et musculeux comme prêt à bondir à la moindre occasion jure sous l’immense sphère céleste. Son regard exprime à la fois inassouvissement et satiété, crainte et suffisance.


Rêve de la nuit :

un navire aux voiles blanches

mugissait sous la lune


L’animalité parfois dénaturée de l’humain semble une énigme et devient  incongrue là où l’esprit des lieux n’est qu’enchantement ; là où l’atmosphère concourt au dépassement de soi. On souhaiterait que l’Âme du monde s’empare des bribes d’innocence cachées dans le repli des cœurs, et fasse œuvre d’alchimie dans le secret des corps.


Pieds nus sur le pont

ma compagne à contre-jour

marche sur les eaux


Elle s’approche et son rire frais en cascade balaie mon illusion d’optique. Elle me tend les lèvres pour m’assurer qu’elle est bien mélange de chair… et de grâce.


A l’unisson

Lèvres et sel dans le silence

qui crisse


Le miroitement de la lumière sur la mer ressemble à une voûte céleste où les étoiles brillent en plein jour : étoiles de sel et de feu, scintillement cosmique… Humer l’air du large à plein poumon, et remplir le diaphragme de lumière la face et le buste au soleil sans rien attendre est une bénédiction !

Parfois, des phosphènes apparaissent dans le champ de vision et nous font voir le monde au travers d’un cercle vert au liséré rouge. Quelques clignements d’yeux, et la persistance rétinienne s’estompe au profit de la lumière vive, nue et diffuse.

Il ne pleut qu’une trentaine de jours dans l’année en mer Egée, au printemps et en automne. Quand le voile sporadique des nuages se mue en bestiaire, de petites constellations marines se forment dans le ciel : dauphins, crabes, étoiles de mer, navires démâtés se déplacent sous le flux des vents avant de s’amonceler en cumulus et cumulo-nimbus.


Les éclairs ce soir

cisailleront ciel et mer –

cigales en émoi


Dans la brume de chaleur, notre embarcation vue de terre arbore sûrement pavillon de corsaire… Nous longeons les falaises de craie d’un îlot ombré de cormorans sous la stridulation hébétée d’insectes invisibles.

En me déplaçant sous des canaux de sauvetage suspendus à des filins métalliques, mes yeux tombent sur une jeune femme le front caché par les mémoires d’Hadrien de Yourcenar. Son opulente chevelure, son air langoureux et la pierre précieuse en amulette sur un buste généreux l’éloigne du stoïcisme… Elle pousse un long bâillement comme pour chasser quelque lassitude.


Dans l’air pur

soleil et insectes travaillent

sans relâche


Nous échangeons ce sourire qui signe allégeance à un ailleurs inconnaissable, et emportons chacun la part de mystère d’être au monde…     (…)


© Olivier Walter

Publication revues :


Bénarès

Les Cyclades, extaits

En mer, extaits

Une terre de ciel, extraits

Le haïbun

Du bon usage du haïku dans le récit


Publication livre :


Humus et lueurs d’étoiles

Unicité (récits ; haïkus)

Olivier Walter        Poésie        Prose poétique        Récit        Haïku & Tanka        Essai